Tribune de Jean Peyrelevade dans Les Echos : « Les Verts et le progrès »

Peyrelevade

Dessin de Fabien Clairefond pour Les Echos.

Les Verts et le progrès

A Grenoble, un laboratoire d’excellence dédié aux maladies cérébrales est l’objet d’une fronde portée par des opposants au «techno-totalitarisme». On attend de cette ville désormais dirigée par des Verts une prise de position.

« Les Verts français sont en proie à une contradiction qui les ­condamne à l’impuissance. D’un côté, ils luttent contre le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources naturelles. A ce titre, ils militent activement pour la rénovation énergétique, ce dont on doit les féliciter.

De l’autre, au nom de leur «antiproductivisme», concept abscons porté notamment par Cécile Duflot et dont on aimerait bien avoir une définition précise, ils se méfient de toute forme de progrès technique. Nos écologistes apportent ainsi dans la vie politique et économique une composante fortement rétrograde. Comme si, pour préserver la planète, il fallait revenir à des modes de vie médiévaux.

Cette affirmation est-elle trop générale pour ne pas être injuste? Hélas, de trop nombreux exemples lui donnent chair. L’un des plus emblématiques est celui de Clinatec, laboratoire dédié aux nanotechnologies appliquées à la médecine, qui se trouve à Grenoble. Donc dans une ville où, depuis des décennies, la tradition d’excellence scientifique est solidement établie. Mais où les dernières élections municipales ont vu triompher un rassemblement des écologistes et du Front de gauche. Le nouveau maire, Eric Piolle, est lui-même membre du parti vert. Le moins que l’on puisse dire est que la cohabitation des nouveaux édiles avec la science avancée est difficile.

On sait que l’innovation scientifique, technique, technologique est la clef de la croissance, donc de la prospérité de la population et d’une meilleure qualité de vie pour tous. On sait qu’une étroite coopération entre les organismes de recherche, l’université et l’industrie est une condition du succès. Accessoirement, c’est par un bon usage de nos capacités techniques que l’on parviendra à décarboner la planète, et non pas en se retournant vers le passé, la chandelle et le feu de bois.

Tous ces ingrédients, petit miracle, sont réunis à Grenoble. Ce n’est pas si fréquent. Clinatec est une plate-forme multimodale associant le CEA, le centre hospitalier universitaire, l’université Joseph-Fournier et l’Inserm. Cas unique au monde, le laboratoire est autorisé à mener des essais cliniques et dispose donc d’une équipe soignante et d’un bloc chirurgical. Que font les médecins, les ingénieurs, les physiciens réunis sur un même site?

Le centre est dédié aux maladies cérébrales et neurodégénératives (Parkinson, Alzheimer…). Il utilise pour les traiter les ressources conjuguées des nanotechnologies et de l’électronique. Quelques exemples : une nanopuce en silicium (matériau utilisé dans les puces des téléphones portables) permet de capter l’information moléculaire et cellulaire à l’intérieur du cerveau sans avoir à passer par une biopsie, impossible à pratiquer dans ce cas car trop destructrice. Ou encore, à l’interface du cerveau et de l’ordinateur, un système conçu par Clinatec permet à un patient tétraplégique d’actionner une prothèse par la pensée : demain, il suffira pour bouger d’imaginer le mouvement. Enfin, la mise en place d’électrodes dans le cerveau permet de stabiliser la situation de patients atteints de la maladie de Parkinson.

Ainsi progrès médical et innovation technologique vont-ils de pair. De la salle blanche dédiée à l’électronique jusqu’au bloc opératoire, du bloc opératoire au lit du patient, la technologie est partout présente. Avec un seul objectif : l’efficacité médicale et un meilleur traitement des malades, en particulier ceux atteints de graves pathologies neurodégénératives.

Faire des trous dans la tête des gens pour y placer des implants, cela peut nourrir bien des fantasmes. D’où l’importance de la question éthique. Tous les essais cliniques doivent être autorisés par l’Agence nationale de sécurité du médicament et le Comité consultatif national d’éthique donne son avis sur l’usage des nanotechnologies. Mais, à l’évidence, cela ne suffit pas.

Grenoble, en effet, a ses luddites, libertaires ou anarchistes, qui tiennent contre l’idée de progrès un discours extrême : pour eux, toutes ces inventions sont au service du capitalisme, qui entend contrôler, conditionner les cerveaux humains par des puces électroniques. J’exagère? Alors citons : «Le fait majeur du dernier siècle, ce n’est pas tel ou tel événement, si atroce et spectaculaire soit-il, c’est l’avènement du techno-totalitarisme. L’islamo-fascisme sera vaincu comme d’autres pathologies politiques avant lui. Les drones, les implants électroniques, les caméras, la biométrie, les réseaux, les systèmes de pilotage des individus et des sociétés, eux, se développent de plus belle» et donc «c’est ce techno-totalitarisme, ce fascisme de notre temps que nous combattons». Donc, disent-ils, il faut fermer Clinatec.

Progrès ou régression, le débat est clairement posé. Qu’en pensent les Verts? Et qu’en dit Eric Piolle, le nouveau maire écologiste de Grenoble? Ingénieur de formation, ayant travaillé chez Hewlett-Packard, il sait de quoi l’on parle. Pour l’instant, il garde sur la question un silence assourdissant, comme s’il entendait ne pas se couper des mouvements passéistes. Peut-être pourrait-il symboliquement aller faire une visite à Clinatec, ce bijou situé sur son territoire et dont la municipalité précédente a, pour partie, assuré le développement? Les Verts, parti de gouvernement ou simple mouvement protestataire, on aimerait savoir. »

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