Sur le « Suicide de l’Occident, suicide de l’humanité » de Michel Rocard, par Robert Chapuis

Chapuis                             Michel Rocard a la réputation de « parler vrai ». Dans son dernier livre, il entend asséner un certain nombre de vérités sur l’état du monde, en proie à un capitalisme qui a perdu la raison.

Michel Rocard se fait pédagogue pour expliquer la naissance et le développement du capitalisme qui s’inscrit dans une économie de marché dont on ne peut récuser la pertinence à condition d’en fixer les règles et les limites. Ford, Keynes, Beveridge ont défini un cadre économique et social et l’Etat-providence a accompagné un développement raisonnable dans le monde occidental. Depuis les années 80, des mutations se sont enchevêtrées et ont créé une situation de crise généralisée dont l’ancien premier ministre décrit avec précision les multiples aspects. Le monde est en proie aux égoïsmes nationaux et ne parvient guère à maîtriser  les conflits qui le traversent, d’autant que les médias habituent à exiger des solutions à court terme pour des problèmes qui demandent une action à long terme. Malade de l’argent, la société est soumise  au « dieu Marchandise », dont profitent les spéculateurs. « L’appât du gain sépare la finance de l’économie ». Des fortunes s’accumulent entre les mains de quelques uns, tandis que le travail vient à manquer à un grand nombre. Inégalités, endettement, précarité : les espérances créées par la construction européenne s’estompent aux yeux des travailleurs. Le dérèglement atteint la nature elle-même : la niche écologique est ravagée, le réchauffement climatique met en danger l’équilibre planétaire et les pays n’arrivent pas à s’entendre sur les solutions. Le succès du monétarisme disqualifie la science économique et fait de la banque un outil du profit et non plus du commerce. Le système financier international contribue au dérèglement des échanges, il accompagne le basculement du monde vers l’Asie et laisse libre cours au virus toxique du souverainisme dans le monde occidental : les peuples se resserrent derrière leurs frontières tandis que les Etats semblent disqualifiés devant la mondialisation des menaces. On se prend à rêver à une autre vie, moins soumise aux besoins matériels, à un temps plus libre, à des rapports sociaux plus apaisés par contraste avec la dureté d’un univers où la violence prend des formes multiples et de plus en plus barbares.

A l’instar de Paul Valéry qui rappelait que les civilisations sont mortelles, Rocard imagine « comment meurent les sociétés ». Il rappelle la dégénérescence des empires dans le passé et en voit les signes précurseurs dans le monde occidental, mais pire encore, celui-ci entraîne l’humanité toute entière dans son propre déclin. Tel est le sens du titre qui montre l’étendue de nos responsabilités. Mais ce titre comporte un point d’interrogation, et Michel Rocard va ouvrir des chapitres plus positifs.

En premier lieu, il y a la possibilité d’ « émergences subversives », c’est-à-dire qu’à l’intérieur même d’une société capitaliste, on peut « subvertir » le système et dégager de nouvelles façons de vivre et de produire. Ainsi, l’économie sociale offre de belles opportunités, il y a aussi le micro-crédit, le crédit-bail (illustré par son ami Pfeiffer), le commerce équitable et toutes les formes de coopération qui peuvent rendre le monde plus humain. Le temps de travail peut être allégé au profit d’une éducation permanente. Mai 68 a montré que l’on pouvait se mobiliser pour un autre mode de vie. On peut échanger les savoirs, accéder aux biens sans en être propriétaire, lutter efficacement contre la pauvreté. Ainsi, l’action réformatrice peut « trahir la cause du capitalisme financier institutionnalisé tel qu’il est légitime dans la loi et les esprits ». A cette subversion, Rocard ajoute « des outils pour demain ». A l’enchevêtrement des crises et des mutations qui se prolongent,  il faut opposer un double effort : local, à travers des interventions sur son mode de vie, global, par la recherche d’une organisation à l’échelle des enjeux mondiaux, qu’il s’agisse des règles du marché, des ressources naturelles, des produits nés de la science ou des conflits internationaux. A l’instar d’un Edgar Morin, il pense que « la sortie de crise est un appel à la pensée plus encore qu’à la gouvernance ».

Car l’action politique est aujourd’hui insuffisante. Le politique lui-même n’est qu’un élément d’un ensemble. L’interdépendance est un fait incontournable, qu’il s’agisse de la vie sociale ou des biens publics. C’est la société civile elle-même qui doit se prendre en mains. Retrouvant son inspiration autogestionnaire, Michel Rocard plaide pour une sociale démocratie qui a appris les limites de l’Etat. Le contrat qui engage reste préférable à la loi qui impose. La lutte contre les inégalités, plus que jamais nécessaire, demande une prise de conscience, une transformation des modes de vie au-delà des mesures législatives. Les acteurs ne peuvent être que les citoyens eux-mêmes. C’est à eux qu’il faut s’adresser, plutôt qu’aux économistes, pour savoir comment « vivre ensemble ».

Le ton souvent très personnel de l’ouvrage, les exposés qui ne craignent pas de résumer l’histoire des origines  à nos jours, la rigueur des messages et le rappel des principes et des valeurs de ce qu’on a appelé la deuxième gauche donnent au livre des allures de testament. On y trouvera en tout cas matière à penser dans la ligne de tous ceux à qui l’auteur a dédié ce livre, « ceux qui (l’)ont aidé à devenir un vrai social-démocrate ».

 

Robert CHAPUIS

Mars 2015

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