Les vies de François Mitterrand : note de lecture de Robert Chapuis sur le livre d’Eric Roussel

François Mitterrand – De l’intime au politique Eric Roussel Editions Robert Laffont – Septembre 2015

François Mitterrand, de l’intime au politique –  Eric Roussel –  Editions Robert Laffont – Septembre 2015

Dans un entretien avec l’auteur, François Hollande conclut en disant de François Mitterrand : « Sa présidence demeure une référence. Sa vision politique un exemple. Sa personne un mystère. » C’est ce mystère qu’Eric Roussel s’est efforcé d’éclaircir. Auteur de plusieurs biographies  (Brossolette, Monnet, Pompidou, Mendès-France…), cet historien reconnu a étudié des archives très diverses (notamment américaines), multiplié les entretiens avec des familiers, des relations ou des adversaires de l’ancien président et mis en ordre les informations fournies dans de nombreux ouvrages qui lui ont été consacrés, en particulier ceux de Pierre Péan, Georgette Elgey et Catherine Nay. Il a également mis en évidence ou en contrepoint les explications fournies par François Mitterrand lui-même dans ses différents écrits tels que « Ma part de vérité » (1962) ou « La Paille et le Grain » (1975). Il regrette bien sûr, comme beaucoup, qu’à la différence du Général de Gaulle, il n’ait pu écrire ses « Mémoires » qui auraient servi à la fois de témoignage et de leçon politique.

L’enfance d’un chef

Né en 1916, François est l’aîné d’une famille installée à Jarnac. Devenu président, il n’oubliera pas ses frères et sa sœur. Son éducation catholique va de pair avec ses goûts pour la littérature (Mauriac, Barrès, sans oublier le charentais Chardonne).Il est frappant de voir à travers le récit de sa prime jeunesse qu’il s’accomplit surtout par la parole (il reçoit une coupe de l’éloquence à 16 ans !) et par l’écriture. Eric Roussel publie, parfois in extenso, les nombreuses lettres qu’il écrivait à sa cousine Marie-Claire Sarrazin : ce sont des exercices de style (plutôt classique) qui développent une grande sensibilité, avec une sorte de sourire assez séducteur. Il y manifeste aussi, au fil des années (1938-1945), une ambition fondée sur une grande confiance en sa personne : il regarde vers les sommets, que ce soit en littérature ou en politique. Eric Roussel évoque à plusieurs reprises  l’image de Lamartine (que révérait Mitterrand), ce poète romantique qui est devenu un éphémère président de la seconde république en 1848. Il y avait de la passion chez le jeune Mitterrand. Pierre Péan, dans « Une jeunesse française » a largement évoqué son parcours : les Croix de Feu, le PSF, les premiers temps à Vichy après son évasion d’Allemagne où il était prisonnier. Mais il suit davantage ses amis  que ses convictions. Dans une lettre à sa cousine, il écrit après son arrivée à Vichy en février 1942 : « quand je pense à mon destin…, ou je filerai vers des pays qui me donneront l’illusion de la découverte ou dans l’exercice  et la volonté de la puissance je trouverai le goût du risque ». Rien de nietzschéen en fait, mais le souci de l’aventure au-delà du quotidien. Voilà qui prédispose à une marche en avant.

A partir d’une nécessité alimentaire, il s’engage dans la création d’un puissant Mouvement National des Prisonniers de Guerre et Déportés (MNPGD) dont il finira par prendre la direction. Sincèrement pétainiste au départ, il prend peu à peu ses distances, par patriotisme, mais aussi par souci de se relier avec les forces d’avenir. Il entre en résistance, avec Pelat et Dayan qui resteront de ses fidèles. Il est devenu Mornand quand il épouse Danièle Gouze en octobre 1944.  Un an avant, il écrivait à sa cousine : « je guette l’avenir. Je me prépare, âme et corps, à m’introduire dans mon siècle ». Il avait fait l’erreur de se rapprocher de Giraud. Avec l’aide d’Henri Frenay, il trouve un contact (difficile) avec de Gaulle et obtient la responsabilité pleine et entière de son mouvement. Eric Roussel peut bien noter : « manœuvrier, fidèle en amitié, fervent de l’esprit clanique, tel apparaît celui qui s’apprête à entrer dans la scène politique ».

Sur la scène politique

A la Libération, il assure sa situation matérielle, comme directeur du magazine « Votre beauté », avec l’aide de ses amis François Dalle et Jean Védrine. Henri Frenay est ministre des anciens combattants , mais n’hésite pas à renforcer son autorité sur le mouvement en participant à une manifestation revendicative qui le conduira en délégation jusqu’au bureau du Général de Gaulle. Quand ce dernier démissionne après le rejet de son projet de constitution, Mitterrand est candidat (RGR) à Paris, mais il est largement battu. Aux élections législatives qui suivent, il est candidat dans la Nièvre, avec le soutien d’Edmond Barrachin (PRL) : il est élu. Député, inscrit au groupe UDSR, il séduit par son indépendance. A trente ans, il devient ministre des Anciens Combattants, le plus jeune de la République, dans le gouvernement de Paul Ramadier, puis dans celui de Robert Schumann. Son ambition le pousse vers d’autres terres. Il découvre l’Afrique et sera ministre de la France d’Outre-Mer dans le gouvernement Pleven (juillet 1950-juillet 51). Se rapprochant de l’Express et de Pierre Mendès-France, il devient son ministre de l’Intérieur en juin 1954. Confronté aux premiers temps de la guerre d’Algérie, il se montre un partisan résolu de la fermeté en même temps que de la réforme. Quand Guy Mollet devient président du Conseil début 1956, il lui fait confiance. Après la démission de Pierre Mendès-France, de l’Intérieur il passe à la Justice. Comme Garde des Sceaux, il aura à gérer des situations particulièrement difficiles. Il n’hésitera pas à faire exécuter des dizaines de condamnations à mort. Ce choix pèsera lourd par la suite dans sa relation avec ce qu’on appellera la nouvelle gauche. Pour lui, il en va de l’autorité de la République. Quand Guy Mollet démissionne en mai 1957, selon Eric Roussel, il s’attendait à être appelé à la présidence du Conseil. Mais ce fut Bourgès-Mounaury.

Il échappe ainsi aux derniers soubresauts de la IVe République. Le 13 mai 1958 le scandalise. Quand De Gaulle jette les bases d’une Ve République, François Mitterrand rejoint Mendès-France dans la détestation du nouveau régime. Battu aux élections de 1958, il est isolé. Son adhésion est refusée au PSU, à la différence de Mendès-France. Il se replie sur le local : maire de Château-Chinon, sénateur de la Nièvre. Il subit les conséquences d’une curieuse affaire : une tentative d’assassinat dans les jardins de l’Observatoire. Eric Roussel fournit plusieurs hypothèses sur ce piège que Mitterrand se serait plus ou moins tendu à lui-même, avec l’aide du député poujadiste Robert Pesquet. Témoignages et documents ne parviennent pas à éclaircir complètement ce pénible épisode.

L’union de la gauche

François Mitterrand saura rebondir. Par la parole et par l’écrit, il devient l’opposant le plus déclaré au Général de Gaulle. Avec l’aide de Charles Hernu, il réunit divers clubs en une Convention des Institutions Républicaines (CIR). Il se tient à l’écart de la campagne de l’Express pour réunir la gauche non-communiste et le centre autour de la candidature de Deferre à l’élection présidentielle de 1965. Regrettant qu’on rejette ainsi le Parti Communiste, il reçoit les faveurs de ce dernier. Quand viendra l’échec de la candidature Deferre, Waldeck Rochet proposera celle de Mitterrand que Guy Mollet acceptera volontiers. Devenu candidat unique de la gauche, il réalise au second tour un score de près de 45 % des voix. François Mitterrand est devenu le parangon de la gauche. Il ne cessera plus de l’être.

Le mouvement de Mai 68 brisera les tentatives d’alternative « républicaine » (contre-gouvernement, FGDS…). L’élection de juin 1968, puis la présidentielle de 1969 donnent une large victoire à la droite. Un jeune candidat était apparu : Michel Rocard. Il fallait changer de terrain. Alain Savary offre une opportunité intéressante : devenu secrétaire général du Nouveau Parti Socialiste (ex-SFIO) en 1969, il organise en juin 1971 un Congrès de rassemblement avec divers groupes de gauche qui se sont formés récemment. Le Congrès d’Epinay va permettre à François Mitterrand, avec l’appui du CERES, de Pierre Mauroy et de quelques autres, de prendre la majorité et la tête du Parti Socialiste. Premier secrétaire, il se fait désormais pleinement et sincèrement « socialiste ». Eric Roussel souligne qu’il en exagèrera même parfois l’aspect doctrinaire à tonalité marxiste.

Il va désormais bâtir son image autour de l’union de la gauche et de ce qui sera, à partir de 1972, le programme commun PS/PC/MRG. Déjà, aux  législatives de 1973, les socialistes avaient eu plus de sièges que les communistes. En 1974, à la présidentielle provoquée par le décès de Pompidou, il dépasse le score de Jacques Duclos. Candidat unique de la gauche au second tour, il frôle l’élection face à Valéry Giscard d’Estaing. Il s’est rapproché des sommets auxquels il aspirait depuis les débuts de sa vie politique. Il les atteind lors de l’élection suivante en Mai 81, en se jouant de la mauvaise humeur des communistes et des velléités rocardiennes.

Devenu président de la République, François Mitterrand change de visage (Catherine Nay en a dénombré sept…). « Désormais, écrit Eric Roussel, il adopte des poses hiératiques, se fait plus solennel, intraitable sur le protocole, attentif à son maintien… L’autorité de plus lui est naturelle et il en a eu un long usage sous la IVe République… ». On sait la réaction du nouveau président à l’annonce du résultat : « quelle histoire ! ». C’est en effet avec l’histoire qu’il va désormais s’affronter. Il va mettre toutes ses forces, bientôt atteintes par la maladie, à inscrire sa marque dans l’histoire de la France et du monde.

Président de la République

Eric Roussel raconte l’histoire des deux septennats en en suivant les étapes et les méandres. Il apporte des précisions et fournit des documents sur plusieurs événements, en particulier sur la politique internationale qui est dans la compétence directe du président, y compris dans les deux périodes de cohabitation entre 1986 et 1988  avec Jacques Chirac et entre 1993 et 1995 avec Edouard Balladur. C’est surtout sur le champ européen que François Mitterrand donne sa pleine mesure. On le compare facilement à Talleyrand. C’est avec les personnalités de droite qu’il aime se mesurer et négocier des compromis : avec Helmut Khol pour encadrer la réunification allemande dans une union européenne, avec Margareth Tatcher pour maintenir la Grande-Bretagne dans la construction européenne, avec Ronald Reagan pour maintenir en Europe le front occidental face à la menace soviétique (l’affaire des Pershing). Il a une relation particulière avec Gorbatchev qu’il admire autant qu’il le surprend. La volonté est forte, les résultats sont plus incertains : la confédération européenne ne verra pas le jour, le discours de Cancun ne modifie guère la relation avec les pays d’Afrique, l’équilibre entre Israël et la Palestine reste précaire. Mais il sait faire les gestes qui marquent l’histoire : le discours du Bundestag, la visité de Sarajevo dévasté.

En politique intérieure, le bilan est plus contrasté. Comme de Gaulle, il laisse l’économie aux spécialistes. Malheureusement, à ce niveau il rencontre deux difficultés : les experts sont divisés et Michel Rocard est un économiste. Dans le premier cas, il va devoir arbitrer : ainsi après la vague de réformes emblématiques lancées par le gouvernement Mauroy (abolition de la peine de mort, décentralisation, nationalisations, retraite à 60 ans, 5ième semaine de congés payés, 39 heures payées 40, ISF, etc…), il hésite à suivre les conseils de ceux qui poussent à décrocher du système monétaire européen et ceux qui veulent s’y maintenir au prix d’une plus grande rigueur. Il finit par suivre ces derniers et confirme Mauroy en ce sens, mais il maintieny un discours offensif  et cherche à mieux contrôler l’action du gouvernement avec Laurent Fabius. Il n’empêchera pas néanmoins la victoire de la droite (limitée par le choix de la proportionnelle) aux législatives de 1986. Il gardera suffisamment d’autorité pour pouvoir se représenter en 1988, gagner la présidentielle, puis les législatives suivantes.

Il appellera alors Rocard à la tête du gouvernement, autre façon de tourner la difficulté. Rocard a les faveurs de l’opinion : il lui a opposé des jeunes étudiants qui veulent en découdre avec la droite, la « génération Mitterrand », il laisse ses amis le renvoyer à l’image de la « gauche américaine », il assure à ses fidèles le contrôle du parti, du groupe parlementaire et des postes essentiels de la République. Il a réussi à décourager sa candidature. Il achèvera son pare-feu en facilitant la candidature Tapie en  1994. Après avoir tiré les bénéfices de l’action de Michel Rocard (Nouvelle-Calédonie, RMI, CSG, réforme des services publics et de la vie politique, loi sur l’éducation…), il cherchera à l’écarter. La guerre contre l’Irak après l’invasion du Koweit retardera l’échéance qui tombera en mai 1991.

Désormais, son combat va s’élargir à la lutte contre la maladie qui le ronge. Les gouvernements Cresson et Bérégovoy n’ont pas réussi à remonter la pente : les socialistes subissent une lourde défaite en 1993. Il tiendra bon dans la cohabitation, mais il se consacre d’autant plus à l’image qu’il gardera dans l’histoire : il redevient l’homme de culture qu’il fut dans sa jeunesse. C’est l’appel aux forces de l’esprit, « le promeneur du Champ de Mars », l’amateur d’art qui a su doter Paris de monuments qu’on vient admirer du monde entier. Il proclame aussi son socialisme, en s’inscrivant dans les pas de Jaurès, à Carmaux ou encore à Liévin auprès des anciens mineurs.

Il s’attache à cette image d’autant plus qu’on l’a trop souvent comparé à Machiavel et qu’il a voulu prouver sa liberté personnelle tout au long de ses mandats : sa seconde famille a été révélée, ses amitiés passées aussi (Bousquet). Des scandales ont émaillé son second septennat : l’affaire du « Carrefour du développement », les Irlandais de Vincennes, les écoutes téléphoniques, le rôle de Pelat. Il y a aussi les suicides : Bérégovoy, de Grossouvre. Le parti socialiste était lui aussi éclaboussé par les financements illicites (Urba-Conseil). Fabius et plusieurs ministres étaient victimes de l’affaire du sang contaminé, tandis que Charles Hernu subissait les conséquences de l’attentat contre le Rainbow – Warrior.

Protégé par ses fidèles, Mitterrand a su prendre de la hauteur et défendre l’honneur de la gauche. Au final, il a pu représenter pour la gauche la figure d’un homme d’Etat progressiste, attaché aux valeurs profondes de la République et soucieux de justice sociale. Face à De Gaulle, parangon de la droite, il reste une référence.

Héritage et inventaire

Eric Roussel évoque le tournant de 1983. Il en montre les conséquences politiques. Il constate que le Parti Socialiste est resté en dehors du débat. C’est finalement la limite de l’action du président Mitterrand. En brandissant le totem de l’union de la gauche, au moment où elle éclatait, en présentant le socialisme français comme une alternative à la sociale-démocratie, il n’a pas permis de remettre en question les tabous de l’idéologie socialiste. C’est progressivement, sous le poids de la nécessité que le PS s’est inscrit dans une ligne sociale-démocrate, en s’en excusant, au lieu de proclamer qu’il s’agissait d’inscrire le socialisme de la liberté dans le monde du 21e siècle. Sa biographie montre qu’il était sans doute difficile à François Mitterrand d’approfondir la pensée socialiste et de la conduire dans des chemins nouveaux. De ce fait, son image n’a pas été atteinte, mais celle de son parti est restée pour le moins confuse.

Nous allons bientôt célébrer le 20ème anniversaire de la disparition de François Mitterrand. Parmi les nombreux ouvrages qui lui sont consacrés, celui d’Eric Rousselfournira une utile synthèse et un honnête rappel de l’homme qu’il fut au-delà ou en deçà du Président dont nous demeurons les héritiers, même après inventaire.

Robert CHAPUIS

Novembre 2015

Extrait de L’OURS n°453, décembre 2015 – Mitterrand, le roman de ses vies, par ROBERT CHAPUIS (a/s de Éric Roussel, François Mitterrand . De l’intime au politique, Robert Laffont, 2015, 655p,)

 

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