Sarkozy, c’est pas l’Amérique !

Le contraste était frappant, mercredi, entre le discours de Barack Obama et l’intervention télévisée de Nicolas Sarkozy, il y a maintenant une semaine. Contraste d’abord dans l’accueil différent réservé à chacun des deux plans de relance par les responsables et les opinions publiques des deux pays. Barack Obama continue de caracoler dans les sondages, tandis que le Président de la République voit sa côte de popularité décrocher.

Il y a bien sûr la différence d’ampleur et d’envergure de ces deux plans, les propositions du gouvernement français étant plus modestes, comme le Parti Socialiste et les organisations syndicales l’ont fortement exprimé. Au regard des besoins, les montants mis sur la table restent faibles et ne peuvent restaurer la confiance dont notre économie et notre pays ont besoin. Il faut cependant reconnaître que les choix faits dans ce plan ont privilégié le soutien aux catégories les plus démunies et les plus menacées par la crise et la montée du chômage : meilleure indemnisation du chômage partiel et des jeunes, réduction des impôts des salariés proches du SMIC, versement d’une prime aux familles bénéficiaires de la prime de rentrée, mise en place d’un fonds d’investissement social. Il y a bien redistribution en faveur des plus pauvres et la priorité est allée à l’emploi, plutôt qu’au pouvoir d’achat : le président s’est effectivement détourné de son slogan de campagne « travailler plus, pour gagner plus », même s’il a tenu à le cacher.

Mais la grande différence entre les deux annonces est dans la perspective de long terme. Le Président des Etats Unis d’Amérique a situé son plan de relance dans le cadre d’une transformation globale du modèle de développement économique et social de son pays. Réforme de l’assurance santé, meilleure éducation, énergie propre : Barack Obama a situé ses mesures d’urgence et de court terme dans une vision pour l’Amérique, qui redonne confiance et mobilise ses concitoyens, même si un nombre non négligeable doutent sur sa réussite. Rien de tel chez Nicolas Sarkozy et les réactions de l’opinion expriment à coup sûr cette mièvrerie dans la perspective historique.

Pourtant, le Président de la République avait brandi le coup du partage de la valeur ajoutée en trois tiers égaux, comme Jacques Chirac il y a quelques années avait proposé de la taxer. Vieille recette : on annonce la spoliation brutale du capital, ce qui provoque une montée aux rideaux du MEDEF. Le calcul est simple, le chef de l’Etat se retrouve dans une position d’arbitre entre les syndicats qui réclament du pouvoir d’achat et des employeurs qui refusent l’impôt. Le nouveau capitalisme de Nicolas Sarkozy n’est guère différent de celui de Jacques Chirac.

Pourtant, la crise sociale qui s’étend exige autre chose que des faux semblants. Cette crise sociale est bien sûr la conséquence du blocage du crédit et de l’atonie du secteur financier. Mais elle est d’autant plus profonde que notre pays est en régime de croissance faible depuis trop longtemps, victime de choix managériaux trop tournés vers la rente et pas assez vers la conquête de nouveaux marchés ou la satisfaction des besoins collectifs.

Pour sortir de la crise, trois changements profonds doivent être engagés. D’abord, l’engagement dans les politiques de développement durable doit être désormais sans retour. Les aides aux entreprises doivent par exemple en faire une condition incontournable et les organisations de la société civile ainsi que les consommateurs doivent être davantage prises en compte dans les choix et les modalités d’investissement des entreprises. Ensuite, il faut investir massivement dans la formation de tous les salariés et profiter des mesures de chômage partiel pour leur permettre d’acquérir les compétences qui leur font défaut pour améliorer la compétitivité des entreprises. L’idée de fonds d’investissement social réclamé par la CFDT doit être mis en œuvre avec cette perspective : la gestion sociale de la crise ne doit pas seulement servir à penser les plaies, elle doit aussi permettre de mettre le social au cœur de la compétitivité future de nos entreprises, ce qui au passage permet ne pas s’enfermer dans des politiques protectionnistes, défavorables aux salariés à long terme.

Enfin, il faut repenser l’idée même que nous nous faisons de l’entreprise. Celle-ci doit être de plus en plus comprise comme un bien collectif, dont la stratégie doit être définie de façon beaucoup plus partenariale, entre les différents intérêts qui la constituent : actionnaires, salariés, consommateurs, mais aussi collectivités locales, sous-traitants et fournisseurs. La question n’est pas dans la proportion des parts de valeur ajoutée, mais dans les modalités, la transparence et les rapports de pouvoir qui président à ce partage entre les choix d’investissement, les rémunérations et les dividendes. Et d’une transformation de ces rapports de pouvoir, le Président de la République s’est bien gardé d’en parler.

Tel est pourtant l’enjeu devant lequel se trouve les directions d’entreprises, les organisations syndicales et les pouvoirs publics à l’échelle nationale comme à l’échelle européenne. C’est le progrès sur ces questions qui peut justifier et donner sens aux mesures d’urgence et aux profondes restructurations qui vont intervenir dans les prochains mois.

Marc Deluzet

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